Témoignage de Marie Roche

Témoignage de Marie Roche

POLAROÏD
par Marie Roche

 

Ouvrage édité par le Centre Chorégraphique National de Grenoble à l’occasion de Polaroïd n°9 (mai 2000).
Conception et rédaction : Marie Roche
Conception et réalisation graphique : Agnès Dahan.
Photographies : Bernard Dutheil

 

Marie Roche accompagne « Polaroïd » depuis octobre 1998. Ce projet fait l’objet d’une recherche qu’elle mène au sein du département danse de l’Université de Paris 8.

 

Un lieu de passage.
(…)
Le 22 mai rassemble les artistes chorégraphiques Marion et Thierry Bae, Christine Burgos, Catherine Contour, Olivier Gelpe, Latifa Laâbissi et le photographe Bernard Dutheil autour de l’improvisation dans différentes modalités de (re)présentation.
Chaque Polaroïd dure environ huit jours et possède son autonomie tout en s’inscrivant dans un ordre de succession (Polaroïd 1,2, 3…). Les sessions réunissent les membres du groupe, des artistes invités, danseurs, musiciens, plasticiens, concepteurs de lumières, ainsi que des témoins conviés à questionner ce statut. Différents types de rendez-vous sont adressés aux spectateurs.

 

L’initiative de se constituer en groupe trouve son origine dans une première rencontre informelle au studio appartenant à Olivier Gelpe et Christine Burgos à Bourg-en-Bresse, dans le désir de partager un temps d’atelier et de réflexion autour de l’improvisation. La poursuite de cette pratique, que chacun a traversé à un moment donné dans son parcours, conduit aux sessions « Polaroïd » , et va peu à peu se dessiner des contours tout en élargissant son champ de questionnement.

 

L’improvisation est choisie ici en tant qu’outil et modalité d’expérimentation. Le 22 mai ne cherche pas à la définir, mais à produire une confrontation par l’agencement d’un espace commun, où chacun propose son approche, ses propres questionnements. L’expérimentation s’appuie sur des contraintes qui peuvent être de l’ordre de l’exercice permettant de tester les attitudes du danseur face à un objet, à un nombre différent de partenaires, au son, aux lumières, aux costumes, à un espace particulier (…)
Les contenus des « Polaroïds » précédents existent en filigrane, mais ne donnent lieu à aucune fabrication préalable qui serait transportée d’un endroit à l’autre. L’improvisation se nourrit de son inscription dans un lieu : d’un studio de danse aux paysages naturels, d’une abbaye à une salle polyvalente… Le choix des lieux s’effectue en fonction des désirs d’expérimentation du 22 mai de tester la porosité des corps à un espace, à un environnement particulier, et particularise ainsi chaque « Polaroïd » en lui imposant ses données propres qui ne sont plus celles du dispositif scénique. L’idée de représentation est alors directement liée au lieu et au moment.

 

Ces sessions ont été jusqu’à présent majoritairement ouvertes au public sous la forme de propositions spectaculaires hormis « Polaroïd n°7 » dans la nature où seuls des témoins furent invités. Ces spectacles improvisés laissent une place importante aux spectateurs. Leur présence, leurs déplacements, leurs émotions modifient l’espace d’improvisation, agissent sur les décisions des danseurs et leurs états de corps.
(…)

 

Les conditions d’une liberté.

 

C’est pour avoir été longtemps interprète dans des compagnies de la « jeune danse », dès le début des années quatre-vingts jusqu’à  son installation progressive dans des structures institutionnelles, qu’une parie des membres du 22 mai s’interroge aujourd‘hui sur la pertinence de ce cadre et sur l’essoufflement qu’il peut générer dans la création instituée. Pour d’autres, c’est un parcours décloisonné entre différentes disciplines qui s’est inscrit en marge de cette ascension de la danse. Ainsi, l’adhésion de cinq d’entre eux aux Signataires du 20 août (groupe de réflexion et d’action composé de danseurs, chorégraphes, chercheurs…) répond à une attitude critique et prolonge une démarche qui interroge l’organisation, le contexte politique de la danse et leurs influences sur les œuvres.

 

Le fonctionnement adopté par le 22 mai réunit les différentes associations des danseurs : AK, KOB, Orée et Trait de Ciel, un regroupement qui n’entre dans aucune catégorie administrative.
Au sein de ce contrat de « chorégraphes/danseurs », les rôles ne sont pas hiérarchisés, il n’y a pas un chorégraphe et des danseurs interprètes. Il ne s’agit pas pour autant d’un collectif, la dimension communautaire n’est absolument pas mise en avant. De même, la fonction normalisée qui est assignée au titre de chorégraphe ne correspond plus au regard d’une pratique de l’improvisation. Ainsi le 22 mai se reconnaît davantage comme un « regroupement temporaire et évolutif d’artistes chorégraphiques ».
Chaque danseur poursuit son propre travail de création, et des collaborations transversales existent entre les membres du 22 mai (…) Ainsi presque tous les membres de « Polaroïd » conduisent des projets qui permettent des croisements et une responsabilité partagée.

 

Polaroïd 1, 2, 3…

 

Aussi difficile qu’il soit de synthétiser chaque contenu des « Polaroïds » et leur évolution, il est néanmoins possible de souligner ce qui est ébranlé dans ces multiples remises en questions.

 

L’organisation de chaque session est assurée par une association qui sert d’interlocuteur quand elle est financée par des collectivités. Elle est pensée par le groupe, dans une logique interne au processus du « Polaroïd », indépendamment des facteurs extérieurs engendrés par une certaine économie de diffusion. Le projet se fonde sur une nécessité d’intimité, gageure de la rencontre, qui se marie mal avec les nécessités de rentabilité des institutions culturelles (Scènes Nationales, Plateaux pour la danse, Centres Chorégraphiques…). Néanmoins, il n’exclut pas pour autant son accueil par ce type de structures, mais les conçoit comme des configurations qu’il est possible de questionner au même titre que les autres lieux. De même l’auto-production de « Polaroïd », pouvant parfois ne pas donner lieu à des représentations publiques, accentue une volonté d’autonomie. Ces sessions proposent un temps d’expérience avant de s’exposer au regard. Cette liberté de choix modifie maintes applications d’un système qui modélise l’activité d’une profession.

 

En s’inscrivant dans un fonctionnement d’échange, les invitations d’artistes de différentes disciplines (lumières, sons, costumes) permettent une nouvelle confrontation. Elles créent un espace commun où chacun des acteurs agit en fonction des autres dans l’instant, et impliquent une responsabilité partagée. Elles révèlent ainsi les règles et normes implicites qui figurent dans les conduites dominantes des procédés de création.(1)
En pointant l’interaction des multiples participants, les invités deviennent co-créateurs. Le rôle des différentes composantes du spectacle conçues habituellement pour renforcer le point de vue unique du chorégraphe, est détourné. Ainsi, « Polaroïd » agit sur les rapports de pouvoir au sein même de la création.

 

(…) L’existence de cette durée ouvre un regard évolutif, brise l’anonymat d’un soir pour installer les conditions d’une familiarité possible. Face à cette déstructuration de son regard et de ses habitudes, le spectateur a l’occasion d’élargir sa relation à la représentation et d’envisager autrement ses comportements et attentes face au spectacle.

 

En déplaçant un ensemble de cadres, « Polaroïd » fait éclater les structures et évolue loin des modèles institués. Les formats du réseau institutionnel de diffusion de la danse contemporaine en France, dictent de façon implicite la création chorégraphique et instaure un lien particulier entre le public et l’œuvre. « Polaroïd », avec un certain nombre de projets aujourd’hui (pour n’en citer que quelques uns, relevons les différents projets d’Alain Michard, Loïc Touzé…) investissent d’autres lieux : des sites urbains ou des paysages extérieurs, des bâtiments publics ou industriels en activité ou désaffectés, des centres d’art…(2) Et lorsqu’ils s’inscrivent dans des espaces de représentation traditionnels, leurs projets détournent les habituels fonctionnements selon leurs propres exigences. La prise en compte du contexte du travail de création devient non seulement une nécessité, mais participe aux choix esthétiques de l’œuvre.   

 

Un acte politique et poétique.

 

Penser que le spectacle est investi par la façon et le système dans lequel il se donne à voir ; c’est conduire à une lecture politique, c’est pointer les habitudes de réceptions et d’attentes d’une société donnée.

 

« Polaroïd » marque un certain rapport au temps. Il propose un ralentissement, une rupture de rythme. Le temps nécessaire à la rencontre, le temps de s’arrêter ; de se déposer. Il marque également un rapport à la productivité humaine, au « faire ». En privilégiant une proximité, une intimité et une qualité de la rencontre, en n’induisant aucune surenchère, aucune volonté d’action, il laisse advenir la présence des choses, valorise un état d’expérience.

 

« Polaroïd » avance une certaine fragilité à l’heure de la performance, de la rentabilité et de la consommation. Il produit un espace de rapprochement entre l’acte artistique et les hommes, et réduit peut-être l’éloignement des hommes entre eux. En cela il devient un acte poétique et politique.

 

 

(1) cf. « Ici et maintenant, coalitions temporaires », article de Christophe Wavelet, revue Mouvement n°2, 2008.
(2) cf. « Lieux chorégraphiques choisis » mémoire de DEA d’Agnès Dahan, Université Paris III Sorbonne Nouvelle, septembre 99.