Témoignage de Carole Bodin

Témoignage de Carole Bodin

 

Carole Bodin amorce un travail de recherche Chambre dans le cadre de son D.E.A. en Esthétiques, Technologies et Créations artistiques à Paris 8. Puis, invitée en qualité de témoin, elle réalise des entretiens, collecte des paroles et écrit Le passage du témoin.

 

Le passage du témoin est le témoignage rédigé par Carole Bodin, témoin invité dans le cadre de Chambre / Bordeaux 2001 (février 2001), de Fabrique 1 / Bordeaux 2002 - Plate-formes d’expérimentation (janvier à juin 2002), de trad-uire (mai 2002) et de très très bien (juin à décembre 2002), projets de Catherine Contour.

 

Le passage du témoin
CHAMBRE / Bordeaux 2001

 

Chambre / Bordeaux 2001 réunit en février les chorégraphes / danseurs Christine Burgos, Catherine Contour, Jennifer Lacey, Benoît Lachambre et Olivier Gelpe. Cette nouvelle session de Chambre se déroule - non plus dans un seul hôtel comme cela avait pu être le cas lors des sessions précédentes - mais dans cinq hôtels différents de Bordeaux : l’Hôtel Vieille Tour Intendance, l’Hôtel Faisan, l’Hôtel Acanthe, l’Hôtel Regina et le Grand Hôtel Français. Elle est pensée selon une modalité nomade : cinq hôtels, un hôtel par jour, cinq chambres, quatre séances quotidiennes dans chacune des chambres. Au cours de cette session, j’assiste à chacune de ces quatre séances quotidiennes et, jour après jour, d’hôtel en hôtel, séance après séance, chambre après chambre, je tiens mon journal. Je laisse ressurgir ce qui, dans l’instant, ressurgit. Je relis maintenant ces notes. Elles situent chaque hôtel dans la ville. Elles font l’état des lieux de chaque hôtel et de chaque chambre, agencement, surface, volume, ouvertures, circulations. Elles cherchent à en capter une atmosphère. Elles dressent l’inventaire du mobilier, des objets, des appareils, des couleurs et des matières propres à chaque chambre. Elles gardent les traces de présences, corps, poids, masses, densités, peaux, visages, masques, regards, apparitions, disparitions, respirations, souffles, accélérations, ralentissements ; de tensions, apaisements, attentes, effleurements, troubles, gênes, rires ; de silences, musiques, bruits, qualités d’écoute, écoulements, sifflements, cris, vibrations ; de découpes, modulations et variations d’intensités de lumières, reflets, ombres, pénombres, sensations liées au noir ; de contrastes de couleurs ; de déplacements, déménagements, cheminements, parcours, circulations, traversées, d’immobilités ; de glissements, d’équilibres, déséquilibres, basculements, d’écarts ; d’agrippements, enroulements, de plis, d’accumulations, d’interactions ; de déformations, exagérations, grossissements, prolongements, extensions ; de transformations à l’œuvre des états et des espaces. Et puis, je recueille des paroles de spectateurs / témoins, depuis une invitation à en parler, là maintenant, après une seule séance ou sur rendez-vous, pris avec ceux qui doivent revenir, avec qui je choisis de ne m’entretenir qu’à l’issue de la traversée de toutes leurs séances. Ces entretiens ont lieu dans les cafés qui jouxtent les hôtels. Je les enregistre. Et, qu’un rendez-vous ait été pris ou pas, ils sont toujours réalisés sur le vif, directement au sortir de la chambre. Les paroles recueillies sont celles de l’immédiateté. Elles portent encore la trace sensible, aussi bien dans les mots que dans les silences, de ce qui a pu se vivre pour chacun. Il ne s’agit alors plus seulement de témoigner moi-même mais d’amener l’autre à témoigner, c’est-à-dire à formuler une parole sur ce qu’il vient de voir, ce dont il vient de faire l’expérience. J’ai avec moi une liste de questions. Ces questions, ce sont les miennes, celles que pourraient à mon sens poser, pour le spectateur / témoin, cette mise en situation particulière que propose Chambre. Ces questions, j’essaie qu’elles restent des questions, que l’on puisse au besoin y retourner, mais qu’elles ne deviennent pas une grille de lecture que j’impose à l’autre, qu’elles ne viennent pas automatiquement rompre un silence, qu’elles laissent place à ce silence et à ce qui lui succèdera. Je m’attache à déclencher une parole, à en suivre le fil, les fils, non à la contraindre, non à la forcer. Extraits.

 

Il y avait des questions…

 

La séance vient de se terminer. Comment d’emblée, sans que je ne vous pose de question plus précise pour l’instant, en parleriez-vous ?

 

Est-ce que le huis clos, l’intimité de la chambre et surtout l’abolition du traditionnel rapport scène / salle transforme selon vous votre perception et votre réception de la proposition ?

 

Qu’est-ce que cela provoque de ne pas se voir assigner une place dans la chambre, d’avoir à agir pour en trouver une ?

 

Avant que la séance ne commence et lorsque tout le monde est installé, il y a un temps d’attente, une incertitude sur ce qui va se produire ; dans ce huis clos, spectateurs et danseurs se regardent, se dévisagent. Il y a indifférenciation entre qui est danseur et qui ne l’est pas. Comment ressent-on cette mise en situation particulière ?

 

Comment vit-on la singularisation jusqu’à l’absence - inhabituelle - d’anonymat et le fait de ne pas être dans l’ombre mais en pleine lumière, d’être regardé autant par les autres spectateurs que par les danseurs ?

 

Y a t-il ouverture à un autre type de rencontre ou l’établissement d’un rapport de force qui engendre malaise, résistance, ou encore les deux ?

 

Comment vit-on cette proximité extrême avec les danseurs et surtout cette possibilité d’être touché par eux, d’être engagé physiquement dans une action, d’être finalement, à certains moments, quelque peu « sorti » de sa position de spectateur ?

 

A t-on l’impression d’agir -même sans proposer directement une action- sur le processus d’improvisation et si c’est le cas à quels niveaux ?

 

Ce projet donne t-il un autre regard, une autre approche du corps, du processus d’improvisation et du mouvement ?

 

Comment ressent-on son propre corps dans la chambre ?

 

Voulez-vous ajouter quelque chose ?  

 

et puis elles se sont transformées, mélangées entre elles et à d’autres.

 

C’était à quelle heure ?
Vous êtes venue le matin ? Un horaire quelque peu inhabituel…
C’est peut-être ce temps d’attente du début qui tisse déjà quelque chose entre les gens…
Vous avez donc l’impression que tout geste que vous inscrivez dans l’espace de la chambre a son importance…
C’est une émotion qui vient d’où ? Du silence ? De quelque chose de palpable dans l’espace de la chambre ?
Vous voulez dire que ça part du banal, du quotidien ?
Vous voulez dire qu’un geste, ça vaut toujours la peine ?
Un état d’attention, de concentration ?
Un sentiment d’appartenance ?
Un dévoilement de soi ?
Ça déstabilise ?
L’on peut se sentir mal à l’aise ?

C’est donc plus de l’ordre de la négociation avec l’autre…
Vous avez été tenté d’intervenir ?
Et pourquoi justement est-ce que l’on ne s’autorise pas à intervenir ?
C’est une poésie qui vient d’où ?
C’est quelque chose qui serait alors plus de l’ordre du monologue intérieur ?

 

Paroles

 

Ça commence quand ? Finalement, peut-être que ça a commencé bien avant et qu’on ne le sait pas. Jean-Claude Lauruol, artiste, Hôtel Acanthe, centre ville, Bordeaux, février 2001

 

Je la revois ranger ses affaires, trouver ses repères dans la chambre puis placer le traversin sur ses oreilles. J’imagine quelqu’un qui arrive dans une chambre d’hôtel - je ne sais pour quelle raison - , qui vient dans une ville inconnue, qui s’installe et qui veut se protéger de l’extérieur. Et puis, cette longue chute, une chute dans un état intérieur, comme si elle laissait affluer quelque chose en elle… La manipulation du traversin me rappelle aussi l’enfance. Des jeux dans la chambre. Sauter sur les lits, jouer avec les oreillers. C’est enfin tout ce qui se passe dans l’intimité, que l’on raconte ou que l’on ne raconte pas. Anne Gieysse, graphiste, illustratrice et photographe, Hôtel Vieille Tour Intendance, centre ville, Bordeaux, février 2001.

 

J’essayais de ressentir la globalité de ce qui se tissait. Le saxophone dans la rue, le bruit des travaux, le souffle d’un aspirateur, l’écoulement de l’eau, l’eau qui devenait comme une respiration… Anne Gieysse, graphiste, illustratrice et photographe, Hôtel Vieille Tour Intendance, centre ville, Bordeaux, février 2001

 

Lorsqu’elle a ouvert la fenêtre, les bruits de l’extérieur sont rentrés dans l’espace de la chambre jusqu’à transformer ce qui s’y déroulait. Je suis alors devenue aussi attentive à ce qui se passait dehors que dans la chambre et j’éprouvais un plaisir particulier à savoir que les promeneurs dans la rue ignoraient tout de se qui se passait dans cette chambre. Stéphanie Régnier, artiste, Hôtel Vieille Tour Intendance, centre ville, Bordeaux, février 2001

 

Ce qui m’a plu, c’est la manière d’investir l’espace de la chambre d’hôtel, cette manière de déplacer et de manipuler des presque rien. Des draps, des couvertures, ce sont des presque rien qui lorsque les danseurs s’en emparent se chargent de sens et de présence. Gabi Farage, architecte, urbaniste et performer, Hôtel Faisan, quartier de la gare, Bordeaux, février 2001

 

C’est comme des images d’aller-retour. La chambre, elle est là, elle s’impose, il y a le lit, l’armoire, la table… mais en même temps, cette table, on met une couverture dessus et ça devient une maison. Et quand le danseur se cache brusquement dessous et qu’après il ressort, ça donne l’impression d’une bête, comme un escargot qui sortirait de sa coquille. Et la coquille, c’est la maison et la maison, ça renvoie à la chambre. Virginie Perret, comédienne, Hôtel Faisan, quartier de la gare, Bordeaux, février 2001.

 

Les gens qui étaient là oscillaient entre la position du spectateur et celle de l’habitant. A certains moments, ils n’étaient plus spectateurs sans devenir acteurs pour autant. Ils accédaient à une qualité « d’habitants » de la chambre quand il fallait reprendre sa position dans l’espace ou quand ils regardaient par la fenêtre… Gabi Farage, architecte, urbaniste et performer, Hôtel Faisan, quartier de la gare, Bordeaux, février 2001

 

A un moment, j’observais les gens dans la chambre et puis tout d’un coup, j’ai regardé vers l’extérieur. J’ai vu la gare, le toit de la gare, avec le ciel, avec cet encadrement de la fenêtre et ces silhouettes qui s’y réfléchissaient en contre-jour. Ils étaient tous en train de regarder quelque chose. Pas moi. Je ne regardais même pas la gare. Et je me suis dit qu’il n’y avait pas de raison que je sois là spécialement avec ces gens là. Je vivais quelque chose qui n’avait rien à voir avec le spectacle. J’étais là en tant que sujet face à un certain moment du réel. C’est toute l’incongruité de se retrouver là dans la mise en situation que propose Chambre. On est plongé dans une alternative, un champ d’alternative sensible. Gabi Farage, architecte, urbaniste et performer, Hôtel Faisan, quartier de la gare, Bordeaux, février 2001

 

Lorsque tu reçois une fille dans tes bras, tu n’en sors pas indemne, tu ne te replaces plus de la même manière dans l’espace. C’est un cap à passer, une sorte de rite initiatique. Après ça, tu n’es plus pareil. Lionnel Boissarie, artiste, Hôtel Vieille Tour Intendance, centre ville, Bordeaux, février 2001.

 

Lionnel Boissarie, Gabi Farage, Anne Gieysse, Jean-Claude Lauruol, Jean-Paul Thibeau, Elvan Zabunyan, je les ai recroisés au cours de trad-uire. J’ai retrouvé Anne Gieysse, Stéphanie Régnier, Jean-Paul Thibeau sur les plate-formes d’expérimentation. Gabi Farage sur très très bien. Virginie Perret, je ne l’ai pas - encore ? - revue.