Témoignage, Carole Bodin

Témoignage, Carole Bodin

Fabrique 1 / Bordeaux 2002
-Plates-formes d’expérimentation-

Témoignage de Carole Bodin

Le passage du témoin est le témoignage rédigé par Carole Bodin, témoin invité par Catherine Contour dans le cadre de l’ensemble des projets réalisés durant les 3 ans de son association avec le TNT à Bordeaux (2000-2002).  

Qu’est-ce qu’une plate-forme d’expérimentation ? Vous l’auriez demandé à Catherine Contour au cours de Fabrique 1 / Bordeaux 2002 - Plate-formes d’expérimentation, elle aurait pu vous rétorquer « J’expérimente ce qu’est une plate-forme d’expérimentation. ». Et c’est ce que nous tous, participants, artistes invités et témoin - Joxelu Berasategy, Isabelle Claus, Bruno Colet, Julie Darribère, Kim-Lien Desault, Rachel Garcia, Anne Gieysse, Simon Girault, Isabelle Kraiser, Jennifer Lacey, Frédéric Lormeau, Laurence Medori, Lucille Méziat, Marie-Charlotte Moreau, Frédéric Nogray, Agnès Racle, Stéphanie Régnier, Petra Sabisch, Jean-Paul Thibeau - aurions pu vous répondre. Aujourd’hui encore, il nous serait sans doute difficile de vous en donner une définition univoque et définitive. Là non plus pas de recette. Plutôt des questions et pour citer Catherine Contour, moins des questions théoriques que des questions vécues. Pour chacun. C’est de quelques-unes des questions qui ont traversé Fabrique 1 / Bordeaux 2002 - Plate-formes d’expérimentation dont je souhaite témoigner ici : un projet sur lequel, en tant que témoin, j’ai été amenée à devenir interlocuteur de Catherine Contour. Mises bout à bout, ces questions finiront peut-être par apporter un début de réponse.

En définitive, il faudra en venir à pourvoir chaque individu, dès l’enfance, d’une variété d’expériences qui mobilisent l’esprit, non pas en tant que mémoire des informations transmises, mais plutôt en tant que personne en conversation primo avec soi-même et secundo avec autrui envisagé comme un autre même. Robert Filliou

Tout ce qui représente la continuité d’une journée à l’autre devrait être transformé en flexibilité. Tout ce qui ressemble à une interruption, une distraction devrait être bienvenu. Pourquoi ? Parce que nous nous rendons compte qu’avec ces interruptions, ces distractions et cette flexibilité, nous favorisons la possibilité d’un frottement des informations entre elles.
Robert Filliou

Ces mots que Catherine Contour emprunte à Robert Filliou disent d’emblée ce que n’est pas Fabrique 1 / Bordeaux 2002 - Plate-formes d’expérimentation, en même temps qu’ils laissent présager ce que pourraient être ces plate-formes d’expérimentation. Une plate-forme d’expérimentation n’est pas un cours, un stage, un workshop ni même un atelier d’improvisation chorégraphique dirigé par un artiste qui viendrait là apporter « tel que » un corpus de connaissances, un savoir constitué, quantifiable et délivrable « clé en main ». Ce n’est pas non plus un rendez-vous informel entre des artistes qui se connaissent et se sont choisis. Fabrique 1 / Bordeaux 2002 - Plate-formes d’expérimentation est un projet né du désir d’un artiste et pensé par un artiste, dont la présence est indispensable. Il participe d’une réflexion autour de la question de la formation comme non dissociée de la création, que Catherine Contour axe sur la notion d’apprentissage. A partir de sa démarche d’artiste, sa responsabilité telle qu’elle la conçoit, en tant qu’initiatrice du projet, consiste à ouvrir un espace d’apprentissage, à proposer un dispositif d’expérimentation et à se mettre en situation d’accompagner individuellement chaque participant, depuis la singularité de son propre travail artistique. Catherine Contour est là en tant qu’artiste à part entière, artiste accompagnant, non en tant que professeur. De la même manière, les participants sont là en tant qu’artistes, non en tant qu’étudiants.

A qui Catherine Contour adresse t-elle ces plate-formes d’expérimentation ? A une quinzaine de personnes sans limites d’âge, d’expérience ni de disciplines artistiques. Elles ne sont pas seulement destinées à des danseurs ou à des chorégraphes mais aussi bien à des musiciens, des acteurs, des plasticiens, des cinéastes, des designers, des architectes, des écrivains ou encore des philosophes. Les artistes participants peuvent être en fin de formation ou à un moment de leur parcours, vivre en France ou à l’étranger. Ce qui les réunit ? Que leur travail, quelle qu’en soit la forme, se développe à partir d’un engagement du corps, de leur corps. Qu’il y ait une nécessité spécifique d’engagement du corps dans l’acte artistique, sans qu’aucune connaissance ou niveau technique ne soit pour autant exigés. Une libre candidature est d’abord envoyée par courrier à Catherine Contour. Elle rencontre ensuite en entretien chaque candidat. Tous font part de l’isolement qu’ils ressentent, d’être cantonnés à des schémas standards de formation qui se résument justement à des cours, des stages, des workshops, des ateliers d’improvisation chorégraphique. Ils expriment un manque à rencontrer et à se confronter à d’autres artistes.

Le mode d’inscription d’une plate-forme dans l’espace cristallise à lui seul l’esprit et les intentions de Catherine Contour. Pour elle, ce mot de plate-forme renvoie littéralement à l’image d’un socle, à l’horizontalité d’un plan où les participants coexistent dans un espace unique, limité et commun à tous. Ils partagent un être là, ensemble, qui, en référence aux écrits de Gilles Deleuze, John Cage ou encore ici de Robert Filliou, se prête, pendant l’expérimentation, à des frottements, perturbations, croisements, contaminations, accidents. Le choix essentiel de cet espace physique de l’expérimentation provoque chez les participants de vives réactions. Leur premier mouvement face à ce dispositif spatial est d’en contester la radicalité même et de préconiser la division, le cloisonnement de cet espace en sous-espaces différenciés, autonomes et dévolus à une fonction déterminée : un espace du silence, un pour la lecture, un autre pour écouter de la musique… Ces réactions spontanées et immédiates permettent alors à Catherine Contour de réaffirmer et d’expliciter le choix de cet espace, que se formulent les questions topographiques qu’il pose. L’objet n’est pas tant d’y reconstruire matériellement des sous-espaces prédéfinis, d’y transposer artificiellement un monde préfabriqué mais plutôt d’y trouver, d’y activer et d’y réinventer sans cesse, ici et maintenant, un mode d’être ensemble. Cet espace s’apparente alors à un territoire. Comment se l’approprie t-on, le négocie t-on, le partage t-on ? Comment y gère t-on la question de la frontière ? Comment y construire et y déconstruire en permanence des sous-espaces ? Comment y fabriquer alors un espace du silence et amener l’autre à y entrer ?

Une plate-forme consiste en un laboratoire éphémère, un temps mêlé d’expérimentation et de création, un lieu de rencontre et de confrontation. Elle enclenche le processus de fabrication d’un être ensemble, avec soi-même et avec les autres. Elle épouse une dynamique de va et vient entre l’« en soi » et le « avec d’autres », suivant le double principe d’amener à soi et d’aller vers les autres, de donner et de se nourrir. Une plate-forme se décline, alterne ainsi entre temps de recherche solitaire et temps de travail à plusieurs, sous la forme de regroupements ou d’associations temporaires. Où se situe Catherine Contour dans cette configuration ? Elle se tient à la lisière, campe sur la frontière entre accompagner ce que génère ce dispositif dont elle est à l’origine et expérimenter elle-même, au même titre que les autres. En tant qu’accompagnant, elle incite les participants, à partir de la formulation de leurs désirs et de leurs besoins, à prendre en charge l’organisation de leur journée et les modalités de son déroulement. Elle peut faire directement des propositions de différente nature, soit à l’ensemble des participants, soit à certains en particulier. Qu’il s’agisse d’un travail de corps -séance matinale de Qi Gong, exercice d’observation des transferts de poids par exemple- ou d’une invitation à réfléchir et expérimenter depuis la lecture d’un texte, envisagé comme entrée commune -le chapitre Quelconque tiré de L’informe, mode d’emploi, catalogue d’exposition rédigé par Yves-Alain Bois et Rosalind Krauss, qui aborde les notions d’inversion et de renversement, à partir desquelles Catherine Contour propose d’interroger les dimensions jumelles de verticalité et d’horizontalité-. Accompagner, c’est aussi circuler, adopter un mode de présence nomade et le type d’écoute et d’observation qui va avec. Ne pas prétendre à tout voir, tout contrôler mais se donner la liberté de suivre dans la durée telle ou telle expérimentation ou au contraire d’être absente, de laisser faire. Veiller à porter attention à tous, donner des retours et développer une qualité d’échange qui va de l’aparté à la discussion collective. En tant qu’artiste, Catherine Contour est elle-même en immersion, en travail. Elle peut se prêter à l’expérimentation de quelqu’un ou mener la sienne propre, seule ou accompagnée, comme les captations sonores qu’elle réalise avec Frédéric Nogray dans des lavomatics, un matériau qu’elle récolte alors dans la perspective de très très bien, sa prochaine création.

A l’image de la nécessité pour Catherine Contour de négocier et renégocier sa place à l’intérieur de ce dispositif et d’y trouver la juste posture, une plate-forme d’expérimentation éprouve sans cesse l’autonomie de l’artiste qui y participe, le porte à interroger la raison pour laquelle il se trouve là. A sonder la réalité de son désir d’être là. Le principe d’expérimentation l’oblige à toujours définir, clarifier, préciser le sens de ce qu’il exprime, la direction de sa recherche, la nature de son propos, à en vérifier de lui-même la force et la pertinence. Et la présence et les interventions de Catherine Contour viennent renforcer encore l’acuité de son questionnement et le mettre face à la nécessité qu’il a d’expérimenter ce qu’il expérimente. Dans cette situation, le regard de Catherine Contour joue comme un stimulus mais, et c’est peut-être là le « piège », peut aussi faire office d’instance de validation. Un regard d’approbation ou de sanction que l’artiste pourrait tenter de rechercher, replaçant ainsi Catherine Contour dans la position qu’elle refuse du professeur censeur. Une plate-forme d’expérimentation renvoie également l’artiste à la difficulté de se situer entre le personnel et le collectif : Quand est-ce que je travaille seul, depuis mes propres préoccupations ? Et quand est-ce que je participe aux propositions des autres ? Toutes ces questions peuvent se traduire par un sentiment de suractivité vaine, une impression de papillonner, de se perdre dans une précipitation à vouloir expérimenter absolument plutôt que de réfléchir, se concentrer, approfondir. Et à l’inverse, par une sensation de vide, où tout s’arrêterait et où il ne se passerait rien. Pour autant, et c’est précisément l’originalité d’un dispositif qui repose sur des frottements, perturbations, croisements, contaminations, accidents, là où c’est comme s’il ne se passait rien, c’est peut-être là où justement quelque chose se dépose. Et ce qui « ne marche pas », semble vain, se vit comme un détour inutile, conduit peut-être à « autre chose », laisse la place à une circulation des idées, à une traversée des matières, qui défriche des pistes et crée des ouvertures. En outre, ce projet tel que l’a imaginé Catherine Contour envisage quatre plate-formes d’une semaine chacune, espacées entre elles d’un mois et demi, entre janvier et juin. Cette inscription dans la durée où l’avant, l’entre et l’après plate-forme peuvent devenir aussi importants que l’intervalle de la plate-forme proprement dite, fait que les artistes ne se rencontrent pas sur un seul temps de confrontation mais sont appelés à se revoir. Ainsi, ce qui s’est esquissé, profilé, ce qui est resté en germe au cours d’une plate-forme se révèlera peut-être lors de la suivante. Et des projets naissants pourront continuer à s’élaborer et même trouver des prolongements à l’issue de toutes les plate-formes. Pour autant, une plate-forme d’expérimentation n’est pas forcément destinée à produire quelque chose ou à initier un projet personnel. Les participants n’ont pas été sélectionnés pour la qualité ou l’aboutissement de leurs « productions ». Produire n’est pas l’unique objectif ni la seule façon d’expérimenter. L’artiste peut se positionner selon un autre mode de présence : rester dans l’observation, l’écoute, se laisser traverser, s’engager à travers les propositions des autres, nouer des relations avec eux. Il peut choisir d’adopter une posture de retrait.       

En même temps que l’artiste s’attache à tenter de définir, clarifier, préciser le sens de ce qu’il exprime, la direction de sa recherche et la nature de son propos, il a aussi à réfléchir à ce qu’il donne à voir et comment il le donne à voir. Aux notions de visibilité et de (re)présentation telles qu’elles apparaissent dans le cadre particulier d’une plate-forme d’expérimentation. Il peut s’agir de présenter aux autres participants un travail déjà créé, réalisé en amont, mais qui, dès lors qu’il s’inscrit sur le lieu de la plate-forme, se trouve décontextualisé, déplacé dans la réception que l’on peut en avoir. Une réception qui se reconstitue à partir de questions posées à l’auteur : Quel est l’objet de ce travail ? De quoi ai-je été spectateur ? Dans quel contexte est-il présenté habituellement ? Exige t-il un dispositif unique de visibilité ou peut-on en imaginer d’autres ? Enfin et surtout, qu’est-ce qui motive le choix de ce mode de présentation ? Comment l’artiste se positionne t-il vis à vis du regard du spectateur ? Que cherche t-il à montrer et à générer chez lui ? Autre endroit où se réfléchissent ces notions, les expérimentations elles-mêmes. Selon leur objet, elles s’adressent à différents niveaux de regards et de perception : le regard des autres participants, le regard individuel de Catherine Contour, le regard du témoin auquel peut se conjuguer, à certains moments, celui d’un artiste invité, et, suivant le type d’expérimentation, le regard d’un passant, transformé pour un instant en spectateur / témoin anonyme. Chaque plate-forme s’inscrit dans un lieu spécifique dont la fonction courante, l’architecture, la situation dans la ville induit un contexte : en plein centre ville de Bordeaux, dans le quartier Saint-Pierre, un espace tubulaire tout en pierre avec, à ses deux extrémités, une vitrine. Une donne sur le 20, rue du Parlement Saint-Pierre, une rue passante où s’égrènent boutiques et terrasses de cafés. L’autre ouvre sur le 15, rue de la Devise, une rue calme et presque vide de commerces. C’est là que se déroule la seconde plate-forme. Ce lieu implique de fait un principe de visibilité, la nécessaire prise en compte d’un regard extérieur, d’autant qu’il est déjà identifié dans le quartier comme un lieu d’exposition. Il matérialise, par sa nature même et sa localisation, ces notions de visibilité et de (re)présentation à travers ce qui deviendra alors la préoccupation constante de cette plate-forme, l’articulation et le point de basculement entre le dedans et le dehors, l’intérieur et l’extérieur. Comment est-ce que j’occupe le pas de la porte ? Comment est-ce que je vis ce passage du seuil, la traversée de cette frontière ? Quelles relations est-ce que je construis avec les passants, les commerçants, les habitants du quartier ? Comment est-ce que je m’inscris dans l’espace public ?

Le regard de l’artiste invité, parce qu’il est propre à une plate-forme d’expérimentation mérite aussi que l’on s’y arrête. Le dispositif prévoit en effet d’inviter, sur une journée de chaque plate-forme, un artiste choisi par Catherine Contour. Cette présence n’est pas conçue en rupture mais en continuité en même temps qu’en interférences. Il ne s’agit pas d’ouvrir une parenthèse pendant laquelle tout s’arrête mais d’articuler la journée autour de cette présence, en gardant la même dynamique de travail. « Parachuter » un invité participe là encore du choix d’une situation qui entraîne des frottements, perturbations, croisements, contaminations, accidents. Comment est-ce que j’accueille l’irruption de quelqu’un d’extérieur à moi depuis le point où j’en suis de mon expérimentation ? Est-ce que j’en partage quelque chose avec lui ou est-ce que je m’interromps pour lui en parler ? Est-ce que je lui adresse une demande précise et comment dans ce cas vais-je la formuler ? Ou est-ce qu’au contraire, je poursuis dans ma recherche sans porter une attention particulière à sa présence ? Quel espace, quel temps, quelle place est-ce que je lui attribue ? Et réciproquement, comment l’invité va t-il se positionner devant cette mise en situation soudaine et éphémère dont il est l’objet sur la plate-forme ? L’exemple de Bordeaux a ainsi montré que plusieurs modes de présence étaient possibles : présenter son propre travail, donner des retours sur ce qui s’expérimente, y participer ou proposer soi-même une expérimentation, apporter des « matériaux » de travail (livres, films, photographies, disques…) et les soumettre aux participants. Voire même, pourquoi pas, l’espace d’une journée, diriger un workshop tout ce qu’il y a de plus classique. Catherine Contour tient à ce qu’il n’y ait aucune préparation préalable à l’intervention de l’invité, à ce que celle-ci s’élabore depuis l’ici et maintenant. Pour autant, elle peut décider de son propre chef de lui adresser une demande spécifique sur le contenu de son intervention. Ainsi, sur la plate-forme du mois de janvier, elle conviera Jean-Paul Thibeau, enseignant / chercheur, à venir parler du mouvement Fluxus, de son histoire, de ses protagonistes, de sa philosophie et de ses actions, parce que l’esprit qui anime Fluxus lui semble pouvoir entrer en résonance avec celui qui habite une plate-forme d’expérimentation. Jean-Paul Thibeau présente alors des extraits de trois films : The Misfits - 30 years of Fluxus, réalisé en 1993 par Lars Movin, Art & Politique : fluxus et Qu’est-ce que la performance par Ben, deux émissions diffusées sur ARTE, respectivement en 1997 et 1999. Dans un tout autre registre, Frédéric Lormeau, plasticien, sera, lui, plutôt sollicité à développer l’objet de son propre travail d’artiste. Enfin, Jennifer Lacey, chorégraphe, présente sur la plate-forme du mois de juin, choisira pour sa part d’intervenir comme témoin privilégié des expérimentations menées sur la journée, d’en donner directement des retours.   
Si Catherine Contour a imaginé un dispositif précis d’expérimentation, elle l’a également conçu comme susceptible d’être en permanence et à tout moment, remis en question, contesté, modifié dans sa forme et ses modalités. Qu’il puisse se réécrire avec l’expérience, se construire au fur et à mesure d’un dialogue entre son désir à elle et celui des participants. Et en effet, une plate-forme n’est pas tranquille. Elle déplace. Elle provoque des résistances, des blocages, des doutes. C’est dans la nature même de son processus et c’est avec ces résistances, ces blocages, ces doutes qu’elle fonctionne. Chaque plate-forme se clôt dans sa dernière journée, par une discussion qui a valeur, non de jugement ni de bilan, mais d’échange. Quelle est la nécessité d’une prochaine plate-forme ? Comment va t-elle se fabriquer ? Avec qui ? Où ? C’est au cours de cet échange qu’est prise la décision de continuer ou de s’arrêter là. Poursuivre n’est jamais obligatoire, toujours débattu. S’arrêter peut être décidé par Catherine Contour elle-même, par les participants ou d’un commun accord. Ainsi, seules deux plate-formes sur les quatre initialement prévues auront finalement lieu, une en janvier, l’autre en juin. La présence de l’artiste invité n’est pas non plus systématique. Il peut ne pas y avoir d’intervenant du tout. Celui-ci n’est pas désigné au préalable par Catherine Contour. En outre, le lieu de la prochaine plate-forme n’est jamais déterminé à l’avance et c’est de la discussion là encore qu’en émerge le profil. Enfin, s’il a été demandé aux participants d’engager leur responsabilité envers eux-mêmes et vis à vis des autres en assistant à l’ensemble des plate-formes, partir en cours de route reste toujours une option possible. Une des participantes a d’ailleurs choisi de quitter le projet avant la fin de la seconde plate-forme. Elle s’en est expliquée auprès de Catherine Contour et des autres participants et a affirmé ce départ comme une décision personnelle. Pour autant, ce départ, même mûrement réfléchi et clairement assumé, a provoqué une onde de choc qui s’est étendue à chacun. Elle a bousculé la tentation d’une croyance mythifiée en l’existence d’un groupe soudé et cohérent. A cette occasion, Catherine Contour a avancé l’idée qu’il s’agissait peut-être justement moins d’un groupe monolithique que d’un rassemblement temporaire d’individus qui travaillent ensemble, comme un organisme vivant avec des évolutions et des transformations.

Depuis cette posture de témoin qui fut la mienne sur Fabrique 1 / Bordeaux 2002 - Plate-formes d’expérimentation, ce qui m’est apparu comme l’événement le plus marquant de ce projet, c’est qu’il pose en actes et dans des termes inédits, la question de l’exercice de la liberté de l’artiste et de son autonomie. Le dispositif d’expérimentation est conçu dans le sens d’une extrême souplesse, il est destiné à faire advenir des frottements, perturbations, croisements, contaminations, accidents et il peut être à tout moment, remis en question, contesté, modifié dans sa forme et ses modalités. Pourtant, ce même dispositif a été pensé jusque dans ses moindres détails par une artiste. Il porte sa marque. Il a justement une forme et des modalités, il dessine un cadre. Et c’est là tout son intérêt et son paradoxe. Il peut parallèlement générer un malaise, être vécu comme rempli d’autorité et même déclencher, ce fut le cas pour l’un des artistes présent, de la révolte, le sentiment d’être un cobaye soumis à une expérience en laboratoire, jusqu’à interroger cet espace d’apprentissage comme pouvant déboucher sur une nouvelle forme de management. Et cette réaction est légitime. L’expression d’une distance critique va de pair avec l’exercice d’une liberté et d’une autonomie. L’une étant la condition de l’autre. Et réciproquement.