Récit d'expérience, Jean-Paul Thibeau

Récit d'expérience, Jean-Paul Thibeau

Jean-Paul Thibeau
Récit d’expérience / du 7 au 12 novembre/ Pot au noir. St Paul Les Monestiers.

 

Extraits de carnet de notes :
 

Pour la matinée du 8 novembre, je récolte des éléments ordinaires qui se trouvent dans la salle à manger et dans le bar du Pot au Noir.
Sucres emballés, fruits, bonbons, touillettes en plastiques, verres en plastiques, cure-dents en bois, assiettes en carton…Je transporte ces matériaux dans la salle de travail…Les associant  à des objets se trouvant là,  j’organise sur le sol plusieurs micro-installations qui seront autant d’outils tentateurs pour les yeux, les mains, les pieds, le corps en mouvement et statique…Autant de noms de choses et d’objets…Autant de leçon d’apprivoisement du temps, du geste, de la voix…Leçon de choses et de je-ne-sais-quoi…Des micro-propositions possibles…
 

Comme cela m’arrive de plus en plus souvent, une fois immergé dans une situation, j’ai tendance à oublier l’objet initial de la recherche que je considère comme un prétexte flottant, sans urgence. Ce qui m’importe, c’est ce qui est en train de se passer : la rencontre, le déplacement, le dialogue, la confrontation, la participation, la transformation des gestes, des paroles, des durées…Car je perçois la labilité de la situation, le fugitif, l’indéterminé… Bord à bord des propositions s’énoncent, des improvisations s’inscrivent dans les paysages des corps et idées. Le lieu est un plateau à mille facettes possibles…Ce qui amplifie les hésitations des uns et des autres, quelle est la consigne ? Pas de consigne pour l’instant des  matériaux, des corps, des voix et une durée par exemple 10 mn…
Cela s’agence au fur et à mesure se pose la question du corps en rapport avec des objets ou/et des textes qui servent de motif ou de démarreur ou de support…
 

Ce genre de situation peut prêter à des rencontres intenses mais sans forcément de conséquences pour la suite…Les uns se mêlent dans les autres, les autres jouent dans les uns…Chacun mène son train . Se dégagent des liens qui restent fugitifs… Le monde des arts vivants me paraît être un monde complètement hachuré par le relationnel permanent dans lequel chacun,chacune est obligé de passer pour pallier à l’intermittence, l’incertitude…( Chose présente en littérature et en arts plastiques mais en quantité moindre)…Je relève une inquiétude du vivre avec ça ! Ce ça qui a de plus en plus de mal à se définir comme mode de production d’objet-spectacle et de plus en plus comme un mode de vie et de recherche de chose plus importante … Par exemple investir les qualités variées et variables  d’une expérience…Qu’est-ce qui est important ? S’endurcir ? Faire des expériences pour devenir insensible ou savoir repérer l’indétermination subtile ?
 

Retrouver ce climat d’expérimentation des années soixante dix , faire, agir sans savoir sur quoi cela peut déboucher, œuvrer dans le potentiel, ouvrir le possible…Chacun en fera ce qu’il voudra après…Simone est très experte pour cela…Elle est sereine et déterminée. D’instant en instant elle sait trouver une accroche, une entrée, une sortie, un temps d’arrêt, une respiration, une plongée, un écart, un entredeux…
Oui poursuivre le plaisir d’expérimenter comme mode de construction de l’expérience et de l’existence…Instant après instant…
 

Le récit d’expérience
À défaut d’avoir un espace vide pour permettre à la parole d’émerger, pas d’agora, mais des blancs dans les temps et des temps de paroles qui permettent de multiples formes de paroles.
Comment y entamer un récit d’expérience…

Le récit d’expérience comme une spirale, un entrelacs de points de vue…
Le récit, son écriture, sa forme sont tributaires des outils de mémorisation et des protocoles d’observation…Où se situe l’observateur (l’acteur-observateur), quels outils met-il en œuvre pour accompagner et doubler sa capacité de perception-réception,  quels codes met-il en place pour annoter les évènements ? Les évènements dans leur lieu et dans leur temps ? Comment l’observateur invente son narrateur ? Quelle forme prend le narrateur…Comment cartographie t’il son récit ? Quelle géographie des évènements dessinent-t-ils ?
Voici les mots, voici les mouvements, les gestes…
Voici les mots, les mouvements qui se combinent, se croisent, se métissent avec les choses…Voici des êtres et des temps hybrides.
Voici que plusieurs corps se répartissent le champ d’activité…Croisement, coïncidence, simultanéité, télescopage, entame, entassement, dédoublement, coordination, conjonction, échappée, contre-plongée, saut, écart, outre-déplacement, attente, pose, prise, reprise, incidence, ainsi danse…
Bien sûr filmer : regarder les images…Mais il faut avoir goûtés le sol, partagés les souffles, creusés ensemble l’espace, entrecroisé les gestes, porté le poids de l’autre, sentir battre le cœur… Sentir l’intuition, l’impulse…Ça ne se filme pas !
Le narrateur de récit d’expérience doit être aussi acteur, pulsé, impulsé par les situations, s’immerger dans les propositions puis de temps en temps se mettre en pose, observer…Il s’engage dans une ou plusieurs actions, traverse l’opacité de l’agir, du faire et du ressenti. Augmenter sa capacité de mémorisation corporelle  pour se dégager une séquence plus loin et regarder, scruter la dynamique et les strates de l’action en cours qui porte encore son empreinte qui se métamorphose en un corps ralenti ou statique…
Se servir de l'observation globale pour améliorer sa propre pratique, se servir de son activité d’expérimentateur pour améliorer son travail d’observateur.
 

Enchaînements d'exercices d'échauffement et de déplacement avec la caméra. Apprivoiser la caméra non pas comme un œil supplémentaire,  mais comme un objet à déplacer, comme espace construit en mouvement et ouvert. Développer la notion de plaisir du corps-filmant en mouvement…Expérimenter les différentes qualités de mouvement et leurs nuances.
 

Ruminer les mots, créer des champ de résonances…Souffle animal, parole automate, écriture de lenteur, articulation du temps et de ses emplois, de ses figures : je , tu, elle , soit , fut, sera …Soit elle fut tu sera je…Hum, hum,hum !
Les mots en transe, les corps en trames, les espaces en danse…Congrès singulier du divers…
Méta-activité qui nous transforme en méta-corps, pratique en rondeur et souplesse agencements de méta-actions qui facilitent le meta-sujet à advenir perçant et fugitif…
 

Spirale / gratouille
Torsion/ chatouille
Errance / piqûre d’ortie
Vibration/ démangeaison
Amortisseur / baillement
Micro-ambulante/ poil hérissé
Déambulante/ concert pour une seule oreille
Micro-politique / picotementillement
Sortir de la volonté de faire / vibration papillonnante.

Entretien du  8/11/05 avec Simone Forti .
 

JPThibeau :Pour toi qu’est-ce que c’est un récit d’expérience ?
S. Forti : pour moi la danse ce n’est pas montrer quelque chose mais c’est  donner une partie de l’expérience que j’ai moi pendant que je danse…
Je me rappelle quand j’étais fille : j’ai vu de la danse et je faisais comme cela ( Simone marque un  long sourire de surprise en sursautant).
Et je crois qu’il y a quelque chose m’intéresse…des fois j’aime amener l’imagination très loin dans l’espace et je le sens et je le sens dans le corps et aussi comme les yeux font lorsqu’ils regardent au loin !
Et quand j’imagine l’espace très profond mon corps réagit et je crois que quelqu’un qui me voit a aussi cette expérience de l’espace très loin…
Alors un peu partager une expérience. J’avais un groupe pendant des années. On faisait des portraits des lieux et alors on travaillait dans le lieu, on liait cela à des histoires humaines qui se sont passées dans ce lieu.
Ainsi on a fait une pièce dans un grand parc.
 Le titre de la pièce était « touch », le toucher. C’était une colline et le public était en haut de la pente. Une chose que l’on a fait , on se mouvait à plats ventre , au ralenti un peu comme des tortues. On devait arracher l’herbe par poignée, un peu comme pour nous agripper et nous tirer (hisser)…C’était très matériel, physique, on était en contact avec la terre, le ventre à terre…Le public pouvait faire cette expérience de la terre . On a fait cela deux après-midi et le second il avait beaucoup plu.
Quand le public est arrivé, c’était détrempé.
Alors pour nous cela a été une expérience très « matérielle ».
Et je crois que le public a vraiment touché ce lieu.
Ce n’est pas une histoire racontée, c’est une transmission.
Je vois la danse comme transmission pas comme cadre que l’on regarde.
Et aussi quand on danse ou fait de la musique, il y a un esprit et on transmet cet esprit.
 

JPT : Au cœur de l’expérience il y a donc cette question : qu’est-ce qu’on peut en transmettre ? Et on a de plus en plus de difficulté à transmettre des expériences, parce que cela demande du temps et des présences !
S.F. : oui il y a des poèmes qui font partager une expérience…
 

JPT : donc pour toi un récit d’expérience est avant tout une transmission. Celle-ci passe par la mise en jeu de ton propre corps vis à vis de quelqu’un d’autre…
S.F. : oui, oui !

 

Jean-Pierre Cometti : Intervention autour de la notion de Récit d’Expérience en réaction à l’entretien avec Simone Forti.
(16/12/05)

J’ai proposé à J-P Cometti que nous regardions d’abord la séquence filmée  avec Simone Forti, où elle-même s’exprime sur la question- avant qu’il n’intervienne.
 

J-P Cometti :
Tu as posé la question à Simone Forti, qu’est-ce au fond un récit d’expérience pour toi et je pense qu’il n’a échappé à personne qu’elle n’y a pas répondu, puisqu’au fond, tout naturellement, elle a préféré parler de son expérience. Et de cette sorte d’exigence où elle conçoit manifestement l’expérience comme quelque chose à faire partager. Il s’agit de partager et non pas de montrer.
Elle désolidarise son activité propre, d’une perception qui serait davantage celle par rapport à un objet, donc on pourrait dire très globalement une perception esthétique telle qu’on a l’habitude fâcheuse de la concevoir, dans ce rapport de face à face. Mais qui au fond n’implique pas tant, que quelque chose se partage, que quelque chose soit transmis, certes mais sur un mode unilatéral.
Et sur un mode qui est peut-être celui de l’information. Avec le genre d’attitude que cela induit quand en effet on reçoit quelque chose à partir d’une source qui est celle d’un destinateur qui transmet à un destinataire selon le schéma le plus simple de la transmission de l’information.
Manifestement elle se fait une autre idée de ce qu’elle fait ! Elle énonce ce qui tend à caractériser l’expérience d’un artiste  danseur, avec cette dimension sur laquelle elle a insisté, mais elle n’a pas dit ce qu’était un récit d’expérience, qui me semble être tout à fait autre chose.
Ce n’est pas une question commode, d’abord pourquoi récit et pourquoi expérience ?
Qu’est-ce que cette notion d’expérience, qu’elle a reprise à son compte, que tu tente d’explorer comme par une sorte d’insatisfaction cognitive qui concernerait précisément les modes à la fois d’effectuation et de transmission traditionnelle, standard de l’activité artistique. Je crois que c’est de cela dont il s’agit. Une autre chose que je retiendrai de ce qu’elle a suggéré, c’est le fait que quand tu lui as parlé de présence, elle a réagi d’une façon intéressante parce qu’elle paraissait inscrire son activité dans une sorte de contexte dont elle pensait que son travail en était complètement solidaire. Effectivement ce qui se perd dans la transmission standardisée c’est essentiellement cela, le contexte. Où l’ensemble des conditions qui vont permettre, à un certain moment, à certaines activités de se développer, se déployer,  qui est largement fonction de ce contexte et qui se perdent, notamment dans la musique enregistrée…
Pourquoi apprécions-nous davantage un concert, une musique vivante
qu’un disque enregistré aussi remarquable soit-il ? Probablement pour des raisons de ce genre. Parce que la musique ne s’adresse pas seulement à l’oreille, mais tout autant à la vue. Et si on essaie de schématiser un petit peu, on aboutit à une autre idée de ce que peut être une pratique artistique ou une œuvre d’art, si l’on veut utiliser une expression canonisée – à savoir que cela n’est jamais simplement un objet sublime . Il y a toute une mythologie et une idolâtrie de l’œuvre d’art qui passe par là, et qui repose sur des présupposés complètement faux. Ils sont simplement à la mesure de ce que nous projetons dans les oeuvres relevant d’une certaine vision sacrée ou sacralisée des choses. En fait une œuvre, quelque chose qui peut être caractérisé comme un objet, inclu en quelque sorte dans son fonctionnement les conditions dans lesquelles elle fonctionne. Ça vaut à peu près pour tout, peut-être un peu plus pour certains types d’activités que d’autres.
S’agissant de la danse, cela se conçoit assez aisément et cela transforme la vision que nous ferions mieux d’avoir de ce que nous appelons art tout simple, parce que cela l’enrichirait tout simplement. En même temps, il est vrai cela le fragilise, ça le relativise, parce que si on fait intervenir effectivement les circonstances, les conditions, le contexte, on aboutit à quelque chose qui devient davantage fragile et aléatoire. Mais cette dimension aléatoire, indéterminée, peut-être qu'elle appartient justement à notre expérience, à l’expérience de l’œuvre. Et c’est d’abord cela qu’il faut inclure dans le mot expérience de l’œuvre et non pas seulement une sorte d’effet mental de l’œuvre, au sens où l’on parle d’expérience vécue, avec ce que cela nous semble représenter de réducteur. Mais plutôt quelque chose qui se conçoit dans un contexte vivant sur un mode qui est celui d’une interaction entre des éléments, et que nous qualifions d’œuvre et qui ne représente qu’un aspect lorsqu’on se représente l’œuvre comme un objet.
Il y a dans l’idée d’expérience quelque chose qui inclut, qui enveloppe ce mode d’interaction dans ce qu’il présente d’aléatoire et avec ceci de particulier, je reviendrai plus tard sur la notion de récit, avec ceci de particulier du point de vue, non pas tant de ce que nous nous représentons sous la notion d’œuvre, que les conditions de l’œuvre. Dans ce que cette indétermination permet de faire bouger du dispositif en quelque sorte incrusté en dépit des attentes que cela produit.
Je pense à réception, la réception de tout ce qui s’apparente à l’art, de toute œuvre est comme on sait largement fonction d’une ensemble d’apprentissage. Ces apprentissages sont pris eux-mêmes dans des formes diverses, ce ne sont pas seulement celle de l’éducation, mais quelque chose de plus large, plus vaste…Qui présente également les caractères d’une expérience…Plutôt qu’apprentissage, j’aurais pu dire fonction. Une expérience qui se construit, parfois presque à notre insu, mais qui est forcément présupposée dans le rapport que nous avons à l’art en général. On sait très bien que ces apprentissages, ces expériences tendent inévitablement, sous l’influence de paramètres qui sont d’autres psychologiques, institutionnels, etc., à se fixer dans des formes stables. Et jusqu’ à parfois faire obstacle à d’autres types de perceptions, on sait très bien que l’on peut ouvrir sa perception, son attention à des choses où jusque-là on était fermé. Donc il y a une tendance à la fixation. Et cette tendance est quelque chose de normal qui peut intervenir de manière positive dans la manière dont nous faisons l’expérience de certaines choses mais peut aussi se transformer en obstacle, peut constituer une sorte d’entrave aussi bien pour l’artiste (tendance à la monotonie, à la répétition inféconde…) Que comme obstacle à l’expérience des oeuvres, de l’art, à quelque chose qui n’appelle pas forcément à refermer, à être refermé sur des catégories établies, fixées, incrustées. L’attention qu’on peut prêter à ces aspects indéterminés de l’expérience qui sont toujours ce qui permet d’échapper en partie à cela …La conscience de ce qu’il peut y avoir d’indéterminé dans l’expérience esthétique c’est quelque chose de déterminant. Surtout si cette expérience esthétique est elle-même conçue comme quelque chose qui excède de beaucoup nos simples représentations d’une œuvre qui s’inscrit toujours dans un contexte d’activité partagée, d’interactivité, dans un contexte là où ce qui apparaît mental , se révèle étroitement enchevêtré à des éléments d’activités (physiques). Et ceci a eu une grande part dans l’art du XXè siècle et nous force à prendre en compte ce genre de choses. Donc le concept d’expérience de ce point de vue, on peut le spécifier de cette manière, il me semble très riche et certainement d’une pertinence très supérieure au concept que l’on a par ailleurs l’habitude d’utiliser.
Je parle davantage d’expérience esthétique que de perception esthétique, parce que la perception, c’est réducteur, cela réduit l’expérience à la simple fonction des organes des sens..
 

Pourquoi parler de récit ? À ce moment, je suis en train de proposer un récit. Le récit de ce que je me représente sous la notion d’expérience et plus particulièrement sous celle d’expérience esthétique en essayant d’y intégrer les éléments apportés par Simone Forti. Elle s’en est tenue là.
Simplement dans toute activité, il y a deux moments - celui où, bien entendu, l’activité se déploie dans les conditions qui sont celles que je viens d’esquisser  et puis un moment réflexif. Il n’y a pas d’activité humaine qui ne connaisse ce moment-là. Il est particulièrement claire pour les activités scientifiques qui prend alors la forme de la justification des découvertes, des hypothèses. Ailleurs, par exemple en art, il me semble occuper une place analogue cependant cette fonction est généralement plutôt remplie par la critique. Je pense que la critique comme le point de rencontre de ce qui vaut comme œuvre avec un public est quelque chose qui appartient au concept d’œuvre. L’art intègre la critique, parce qu’une œuvre qui serait déconnectée de tout rapport à un public ne signifierait strictement rien. Tout au plus un contenu mental privé, mais cela ne fait pas de l’art. Donc en ce sens bien qu’on puisse dissocier les deux : moment où l’activité se déploie et moment où la réflexion se met à l’œuvre, je pense que les deux choses sont liées. Et que pour cette raison, ce moment de la réflexion, du retour sur soi est un moment qu’il n’y a pas lieu de sous-estimer, c’est un moment important, c’est le moment de la réappropriation de ce qui s’est à un moment déployé, développé. Ce moment est non seulement réappropriation publique d’une activité d’un individu mais c’est aussi un aspect de la réappropriation par l’individu concerné de sa propre activité dans un contexte public. Ce moment, c’est aussi celui de la clarification, de la clarification du sens de tout ce qui a été
fait et cela me semble également quelque chose qui n’est pas du tout négligeable. La question si l’on admet tout cela, c’est de savoir pourquoi récit ? Parce que ce modèle de la justification, auquel je viens de faire appel, il peut prendre différentes formes, il peut prendre par exemple dans les sciences la forme d’une reconstruction rationnelle. Une reconstruction rationnelle c’est une reconstruction conceptuelle qui peut connaître des aléas, des incidents… En ce sens une reconstruction conceptuelle fondée sur des ressources logiques ne convient évidemment pas à toute expérience et pour la plupart des activités qui nous sont familières. Quand on y réfléchit, on s’aperçoit que les reconstructions après coup font davantage appel à la forme du récit. C’est une chose qu’on a tendance à sous-estimer, encore que nous en soyons largement habituer, nous y faisons appel en permanence, c’est notre façon de réordonner le réel, de nous donner les moyens de nous représenter de le concevoir, de le clarifier en faisant appel à des ressources narratives. Pour terminer, les expériences en appellent bien à des récits, si l’on veut bien admettre que ces récits constituent des moyens qui nous sont donnés pour nous rendre intelligible et nous rendre intelligible ce qui, à un certain moment, a été entrepris dans des conditions variables, vagues, indéterminées. Et le récit devient alors le moyen certes d’appauvrir, car il y a toujours un appauvrissement, mais de concevoir et de se représenter une expérience.
Le récit c’est en même temps le témoignage par les acteurs mêmes, ça peut être quelque chose qui se pose comme justification et clarification et puis aussi une transmission, mais on a affaire à une transmission différée. Mais il faut rajouter à propos de cette « présence » dans l’entretien avec Simone Forti, que le récit d’ expérience, lorsqu’il intervient, peut-être une façon de préserver quelque chose qui est de cet ordre-là. Parce que cela fait partie des ressources de la narration. La littérature est là pour en témoigner…Il est évident que je me suis appuyé jusqu’à présent sur les ressources du langage verbal, ce ne sont pas les seules évidemment