Ce texte qui manque, Nathalie Viot, témoin de Chambre Kyoto 2000

Ce texte qui manque, Nathalie Viot, témoin de Chambre Kyoto 2000

Ce texte qui manque 
par Nathalie Viot, témoin de Chambre Kyoto 2000.

 

 

Extraits d’un texte qui fait suite à la présence de Nathalie Viot en qualité de témoin dans le dispositif de Chambre mis en place à Kyoto en juillet 2000 par Catherine Contour.
Publié dans N°0, juin 2001.
 

« Je pourrais venir ici tous les jours, cet endroit pourrait me manquer les jours de pluie ». « J’avais pensé mettre une annonce, avec un numéro de portable : française cherche fille pour sexe et écrire un livre ». (…) Nous nous sommes rencontrées, elle s’appelle Mina, elle a vécu quelque chose de difficile. Je ne sais pas quand mais une fois dans la chambre, je lui ai demandé de sentir cet espace, qui était si étranger. Elle m’a dit, j’ai peur, cet espace m’effraie, je ne peux rien faire, juste essayer de retrouver quelque chose de calme en moi (…)
(…)  C’est juste une chambre et je suis juste dans cette chambre avec mon corps.
(…)  Ce qui se passe maintenant est trop fort, une violence des mots, des gestes. Elle pleure. Ce lieu, cette chambre rappelle des choses enfouies, peut-être jamais dites. Depuis le début, j’ai senti que cela allait arriver. La tension, le regard des autres femmes. Les questions trop intimes posées par l’auteur, le travail de soi, sur soi, révèlent des images inconnues, nous sommes d’ailleurs ici  au stade de l’analyse (…)
(…)  Les tatamis usent la peau, en particulier celle des genoux, ils font tomber la première couche et découvrent la chair, le sang (…)
(…)  Le témoin parfois s’ennuie. Il s’épuise à essayer de déceler dans un geste une quelconque signification, il attend que les attitudes fassent sens et attirent ainsi son imaginaire vers les coins reculés du sujet. Il invente alors une dialectique de l’ennui, de l’attente, de la passivité physique, qui relate plus ou moins son impatience, sa qualité d’écoute et de regard. Il tente de réorganiser, de hiérarchiser ses pensées sans jugement, toute question d’ordre esthétique ou historique étant à bannir dès les premiers instants. Les formes créées ici doivent appartenir au langage de la danse, du quotidien, du banal et opérer dans un même instant la distance nécessaire pour que la chose inventée devienne un des produits de son imaginaire. Le témoin est l’absent présent, comme dans la situation où ce qui sera appelé « un fait divers » se produit. Le hasard le conduit à cette présence. Il doit ensuite rendre compte d’un acte avec lequel il n’a à voir qu’au moment même de l’action.
Passant par là « par hasard » quelques minutes après ou avant il n’aurait pas eu besoin de témoigner, raconter ce qu’il a vu ou être sensé avoir vu. Ici dans la situation de la chambre, le témoin est sollicité directement par l’auteur, il est choisi pour ses qualités réceptives et perceptives. Le témoin ne favorise pas le moment de sa présence, ou de ce qu’il voit, le moment s’impose à lui, le précède et lui dicte l’instant précis de son intervention. Sa mémoire s’exerce ensuite pour rappeler les événement, les rendre précis et tangibles. Il doit aussi, en sa qualité d’informateur, rendre une description précise des faits auxquels il aura assisté et en ce sens faire part d’une objectivité et d’une fiabilité qui doit passer l’épreuve du temps (…)
(…)  Nous allons rester quinze jours dans la chambre, y passer 5 heures par jour. Les bruits familiers nous accompagnent, les corbeaux, la rumeur de la ville, les ambulances, les camionnettes des ramasseurs de papier avec leur musique si particulière. De temps en temps les gens qui travaillent dans le ryokan viennent bavarder en bas, tous les incidents sont consignés (…) (…)  Le premier point est la sensation du corps, son poids, sa densité. Trouver d’autres façons d’être avec son corps, communiquer ses intensions, ses désirs. Peut-être simplement aller plus loin dans des sensations (…)
(…)  Le témoin ne vit ni psychologiquement ni physiquement l’expérience, mais c’est à lui que l’on demande d’en faire l’analyse (…)  Le témoin est un voyeur.
(…)  Je n’aimais pas qu’elle raconte ses souvenirs (…)
(…)  Frotter le plat de sa main pour séparer le coussin en deux, sentir l’échauffement de la main, respirer la chair brûlante, continuer. Ecarter les parties avec les mains et tomber la tête dedans entre les deux.
J’ai fait cela avec son corps, jusqu’à la douleur (…)
(…)  Essayer de découvrir quelle est la danse de cet espace, de cette position, de cette présence, oublier de faire des formes. Supposer que le corps peut développer une relation avec la chambre. « The air is different from my room, c’est un jour différent de mes jours quotidiens, this ryokan is special, il fait si humide aujourd’hui, l’air m’aide à sentir la nature japonaise » (…)
(…)  Le savoir n’est pas uniforme, mon regard sur le Japon ne sait rien, ne vit que peu de chose et s’attache au corps japonais, à ses codes. L’altérité ici ne renvoie à rien (…)
(…)  La disparition totale du corps de la danseuse de l’espace provoque un malaise évident. Le témoin n’a aucune envie de témoigner s’il n’y a pas de déséquilibre. Cette certitude est une modalité totalement inaccoutumière. Elle naît du genre. Le féminin dans l’espace de la chambre apporte cette perturbation nécessaire aux questionnements identitaires. Il remet en cause les fondements de toutes les réponses apportées jusqu’à présent. Il élargit le corps et l’imaginaire alors que le sexe opposé ferme les possibilités du témoin (…)